Grotte des Chamois août 2011

mercredi 7 septembre 2011
par  Philippe BERTOCHIO

Cette année encore, le club est présent au camp international FSE d’exploration de la grotte des Chamois de Castelet les Sausses dans les Alpes de haute Provence. Cette cavité est en passe de devenir la plus grande rivière souterraine française. L’expédition est organisée par CRESPE et sous l’égide de la Fédération Spéléo Européenne.

Mercredi 10 août

Voyage de Gap à Castelet-les-Sausses et premier portage du col du Fam jusqu’au hameau d’Aurent, une petite balade de 45 minutes chargés comme des boeufs. Faisant parti des premiers, je profite de cette belle journée pour monter à l’entrée de la grotte un premier sac. La montée se fait en une bonne heure. Là-haut, je vérifie le fonctionnement du groupe électrogène et finis la vidange des trois premiers siphons. Une demi heure plus tard, je redescends au refuge d’Aurent pour la suite de l’acheminement du matériel depuis les voitures. Cette année, nous économisons sur notre temps et notre énergie car nous avons loué un quad pour ces voyages. Le quad est le seul véhicule pouvant rejoindre Aurent vu l’état du chemin d’accès.

Le quad (photo C. Frison)

Le soir, nous organisons la première journée d’exploration. Il y aura une équipe en escalade dans les amonts du fossile : Vallette Hightway. Une autre ira faire de la topographie dans le secteur de la rivière où il semble y avoir des erreurs sur le relevé de l’année dernière. Je me charge de l’équipe plongée pour m’attaquer au siphon amont de la rivière. Avec ses actuels 500 litres / seconde, le défi a de quoi me mettre la pression. Nous partirons à quatre : Joan (Vaucluse, France), Alvaro (Guatemala), Matt (Slovénie / USA), Philippe (Hautes-Alpes France).

jeudi 11 août

Réveil à sept heures pour un départ à huit vers la grotte. Après avoir pris le temps d’avaler un copieux petit déjeuner sur-dosé en calories, nous chargeons les sacs sur le dos. Direction : la grotte des Chamois. Une heure plus tard, nous sommes tous dans le porche d’entrée. Nous sommes une bonne quinzaine à nous préparer et nous restaurer encore une fois. Mieux vaut assurer car les objectifs sont optimistes et nous ne sommes pas certains de sortir ce jour.

Là, surprise, deux slovènes s’ajoutent à notre équipe : Matija et Andrej. Je regrette cette modification tardive dans notre organisation d’équipe car nous n’avons pas pu préparer le matériel ensemble, les charges sont déjà réparties et la nourriture est à revoir rapidement pour tenir compte de deux appétits supplémentaires.

Nous finissons par entrer sous terre vers 11 heures. Nous avons perdu beaucoup de temps et nous nous retrouvons derrière l’équipe topo. Elle n’est pas rapide dans les 400 mètres de cloaque à franchir à quatre pattes, ni dans les agrées.

progression sur les 400 premiers mètres (photo R. da Luca)

Nous finirons par arriver à la rivière vers 15 heures, deux heures de plus que prévu initialement. Mais rien d’alarmant. Il ne nous reste qu’à parcourir les 500 derniers mètres de rivière dont l’essentiel à la nage dans une eau à 6°. Nous enfilons nos combinaisons de plongée afin de gagner en confort thermique et en flottabilité. Premier bassin et petite escalade pour éviter un court siphon. Le retour à la rivière se fait par un rappel de 6 mètres avec arrivée directement dans l’eau d’un profond bassin. La suite se fait en natation sur 40 mètres pour retrouver une petite plage de cailloux où nous nous regroupons. Il ne reste que Matt et Andrej dans l’eau. Nous apercevons le casque d’Andrej, au loin, qui ne semble pas bouger au niveau de l’eau en bas du rappel. Il a dû mal à retirer son descendeur de la corde. Matt va l’aider. Mais le temps qu’il le rejoigne, nous voyons disparaître le casque d’Andrej. A plus de 40 mètres, difficile de se faire une idée de ce qui se passe. Dans le doute, j’enfile rapidement les palmes et traverse ce grand bassin. Lorsque j’arrive, Matt a réussi à décrocher Andrej de la corde qui a abondamment bu la tasse. Une fois hors de l’eau, il va tousser un bon moment. Comment un spéléo expérimenté comme lui a t-il manqué de peu de se noyer ?

La rivière (photo J.-Y. Bigot)

Nous comprenons vite. Il est blême et tremble de tous ses muscles. Sa combinaison ne doit même pas faire 3 millimètres d’épaisseur. Elle est tout juste bonne pour faire de la planche à voile un jour d’été. Et comme il n’a pas de sac sur le dos, il n’a aucune réserve de flottabilité. Nous prenons le temps de le réchauffer, de lui faire une soupe et de préparer un sac étanche bien gonflé qui lui servira de bouée. Matija accepte de l’accompagner vers la sortie puisqu’il connaît la cavité. Car pour Andrej, pas question de continuer avec un équipement aussi peu adapté. La suite est tout aussi aquatique, sinon plus. Couché sur sa bouée improvisée, je le tracte avec mes palmes sur le chemin du retour sur toute la partie de natation. Ensuite, je repars vers ce siphon qui commence à se faire désirer.

Joan, Alvaro, moi, Matija, Matt (photo Andrej)

Nous atteignons très vite le siphon terminal. Il ne doit être qu’une formalité puisqu’une galerie semble se prolonger en plafond vers la droite. Plusieurs m’assure que ce ne sera qu’une voûte mouillante. Devant la vasque du siphon, je suis beaucoup moins optimiste que mes prédécesseurs. Même si un méandre de plafond est visible, la vasque est profonde et bien dans l’axe de la galerie. Je mets le bi-bouteille de 4 litres sur le dos, amarre le fil d’Ariane et me jette à l’eau. Elle s’immisce le long du dos ce qui me rappelle qu’elle ne fait que 6°. Sous l’eau, tout va assez vite. Avec des bouteilles de 4 litres, j’ai très peu d’autonomie. Pour économiser de l’air, je reste contre le plafond pour parcourir les 40 premiers mètres à une profondeur de 6 mètres. La galerie reste vaste avec huit mètres de large pour quatre à six de haut. La suite est plus problématique. Le plafond change de pente et plonge littéralement. Je passe par un redans où la galerie ne fait plus que deux mètres de haut. Le fond est à -12 mètres et cela continue de descendre. Je poursuis jusqu’à 24 mètres de profondeur sur une marche de sable blanc, mais le plafond continue sa course vers les entrailles de la Terre. Pour aujourd’hui, ce sera la fin. C’est trop profond pour mon autonomie en air. J’attache mon fil à une arrête rocheuse et fait demi-tour. Au passage, j’aperçois plusieurs habitants : niphargus, "myriapode aquatique"... La plongée n’aura durée que vingt minutes mais quelle plongée ! Pour la suite, nous devrons prévoir les gros moyens : un peut-être deux recycleurs. Le retour sera rapide et nous aurons rejoint le refuge à minuit. Tous attentent le compte rendu de la plongée mais c’est avec déception qu’ils apprennent que la suite se fera uniquement en plongée. A moins qu’une escalade permette de shunter le siphon ? J’annonce à Philippe Audra que je renonce à la plongée du siphon aval. Je n’ai pas l’habitude de plongée dans de tels débits. Je crains de ne pas pouvoir gérer le courant.

Vendredi 12 août

Journée de repos pour moi : grosse sieste, nettoyage du matériel et petite balade dans le canyon de la Valette que je ne connais pas encore. Toute la journée, l’idée de plonger le siphon aval me hante. C’est vraiment trop bête de ne pas faire un essai alors que toutes les conditions sont réunies : des porteurs, un débit relativement faible, le matériel de plongée et le plongeur sur le site.

Le soir, j’annonce à Philippe mon changement d’avis et ma stratégie. Je vais plonger le siphon aval avec une corde comme support pour le retour et me tracter au bloqueur si le courant est trop fort. S’il y a un rétrécissement de la galerie, donc un risque d’effet venturi, je fais demi-tour. Mais il n’y a plus qu’un seul porteur volontaire, Ernst... Tant pis, j’irai faire des escalades dans les grands fossiles.

Vasque du siphon amont (photo M. Faverjon)

Samedi 13 août

Le matin, au moment du petit déjeuner, Philippe relance ma proposition de plonger le siphon aval. Ernst est toujours partant, Alain veut bien se "sacrifier", Barbara et Thomas suivent. Génial, j’ai mon équipe et une bonne. Je saute sur mon matériel pour préparer rapidement les kits avant qu’ils ne changent d’avis.

Marche d’approche, chargés comme des mulets, nous arrivons à l’entrée de la cavité. Thomas et Alain prennent les bouteilles, Barbara un sac plongée et Ernst un kit collectif. L’accès au siphon aval est presque une anecdote s’il n’y avait pas ces *** de 400 mètres de galeries pourries où on laisse énergie et matériel en piteux états. Le siphon se trouvant à 50 mètres de l’accès à la rivière, nous sommes devant la vasque en moins de deux heures.

Je sors la corde pour l’amarrer et la lancer dans le courant. Elle part très vite puis, une fois au milieu de la vasque, elle tombe en tas sur le fond de l’eau. Finalement, le courant n’a pas l’air bien fort. Je prépare l’équipement. En sortant la combinaison, j’entends le petit bruit bien caractéristique du masque qui tombe sur les rochers. Je n’ai même pas le temps de l’apercevoir qu’il est parti au fil du courant. J’ai beau chercher, impossible de le retrouver. Heureusement que j’en ai toujours deux !

Préparatifs (photo E. Fischer)

Une fois prêt, Thomas m’aide à me mettre à l’eau. J’attache mon fil d’Ariane sur la rive gauche, moins soumis au courant. Je tiens la corde. Il me faut même la tirer pour qu’elle file dans le sens de la galerie. Comme en amont, la section de la galerie est si vaste que le courant est à peine perceptible. C’est une très bonne chose. Reste à surveiller les changements de section. A - 6 mètres, la pente s’adoucit. Je passe sous plafond. Un premier point bas m’indique la cote - 12 mètres. Maintenant, la galerie doit mesurer 8 mètres de large pour 4 de haut. J’ai du mal à apercevoir la rive opposée. L’eau est un peu chargée de particules. J’avance bon train tout en guettant un rétrécissement qui ne viendra pas. Rassuré, je m’intéresse un peu plus à ma plongée. Le touret de fil d’Ariane, dont j’ai déjà utilisé 100 mètres dans le siphon amont, diminue trop vite à mon goût. Ce serait trop bête de devoir faire demi tour à quelques mètres de la surface. J’ai déjà déroulé 80 mètres. Il ne doit en rester que 30 mètres alors que je suis à - 14m. Une légère remontée semble s’amorcer. 90 m, 95 m, c’est lorsque je découvre l’étiquette 100 mètres que le miroir de la surface attire mon regard ! Ouf !

Puits d'accès à la rivière (photo M. Faverjon)

Je débouche dans une cloche de deux mètres de plafond pour 8 de diamètres. Il ne semble pas y avoir de suite si ce n’est sur la gauche où la plafond s’arrête à 50 centimètres de la surface. Je cherche un amarrage pour poser mon fil et partir à la nage. Une fois dans l’axe, je constate qu’il y a bien une longue voûte mouillante de 30 à 40 mètres de long. Au loin, des blocs apparaissent dans le halo de ma lampe. Mais il me faut nager pour les atteindre car je ne peux prendre pied nulle part. Au fur et à mesure que je me rapproche de l’éboulis, un doux murmure d’eau se fait entendre. La rivière est là ! Je prends appui sur les rochers mais mon matériel de plongée m’empêche de me relever. Je prends un malin plaisir à faire durer le moment où je vais pouvoir me relever. Les bouteilles bien calées, les palmes attachées, je me relève et découvre la rivière qui court sur les blocs en rapides bruyants. Je suis les flots impétueux, traverse une ou deux laisses et me retrouve confronté à un nouvel obstacle. L’eau s’engouffre dans une galerie très basse de plafond, "étroite" de 1,5 mètres et suffisamment profonde pour n’avoir pas pied. Le courant est très visible et rien n’indique si un nouveau siphon ne démarre pas un peu plus loin. Seul, post-siphon, très peu pour moi. Quelques mètres en amont, une galerie fossile partait en hauteur rive droite. Je vais tenter ma chance là. L’escalade n’en est pas une et en fait de galerie fossile, il s’agit d’une galerie de délestage lors des crues. 40 mètres plus loin, j’entends à nouveau la rivière. Cependant, le vacarme est tel que je remets la cagoule pour soulager mes oreilles. Je retrouve en même temps l’eau et l’origine du bruit. A la sortie de son étroit, la rivière se jette en cascade dans les bloc d’une trémie géante et disparaît. Le spectacle est surprenant. Devant moi un mur de blocd sellés par l’argile dans sa partie supérieure forme une barrière infranchissable. La pente doit dépasser les 70%. Le sol est effondré sur 5 mètres. L’eau s’y engouffre avec grands fracas. C’est le terminus pour aujourd’hui et certainement pour un moment.

Au retour, en comptant mes pas pour une topographie approximative, je prends la mesure de la découverte. Certainement la plus belle dans ma carrière de spéléo-plongeur. J’ai l’impression de parcourir une rivière souterraine de Papouasie tant par les dimensions que par le débit pourtant à l’étiage. Dans le siphon, le relevé topographique sera plus précis. Mes collègues me sautent dessus pour savoir ce que j’ai bien pu faire. A mes propos, leurs yeux brillent autant que les miens. Kits refaits, Barbara récupère la bouteille portée par Thomas qui souffre d’un genou. Nous sortons rapidement pour apporter la nouvelle à l’équipe.

siphon aval (photo M. Faverjon)

Alors que le refuge est toujours une ruche dynamique, à mes premières paroles, un étrange silence tombe. Je raconte comme si j’y étais encore. Philippe se rapproche de la topo accrochée au mur et reporte les distance que j’annonce : 100m + 50m + 230 m. "Tu es au bout". J’ai atteint l’éboulis de la source. Il ne me restait que quelques mètres pour voir la lumière du jour...

Dimanche 14 août

C’est fini pour moi. Il est temps d’organiser le retour. Nettoyage, séchage, vérification du matériel. Bilan : deux sacs détruits et une robinetterie de bouteille à changer mais certainement mes plus beaux souvenirs de spéléo-plongée d’exploration. Dans l’après-midi, Jean-Claude m’aide à charger la remorque du quad et remonte mon matériel à la voiture. Je le suis à pied. La suite n’est plus qu’une question d’heures de voiture...


Commentaires  forum ferme

vendredi 9 septembre 2011 à 11h49

une exploration qui me fait rêver. un ami spéleo.

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